"J’ai une salle de bains sur la poitrine, avec des femmes, en caleçon… La chair des femmes est rose, les caleçons sont tricolores… Un peu derrière l’épaule gauche, j’ai un serpent qui vient, qui passe sous mon bras, s’entortille autour d’un vase antique et vient me sucer le coeur… Là, j’ai un scorpion, plus bas, une étoile, et ce sont les signes des disciplinaires… Sur ce bras, j’ai un curé qui se ‘tord’ parce que, juste en face de lui et sur l’autre bras, il y a un paysan dont le nez est piqué par une guêpe… Ici, là, j’ai un mousquetaire, une hirondelle, un bracelet, un dé à jouer, une Andalouse, est-ce que je sais ? Mais mon plus joli tatouage, je le porte dans le dos… J’ai là tout un coin de l’oasis, avec un lion, une lionne, des palmiers, un sphinx, des pyramides, un cactus et un grand soleil, un beau soleil d’Afrique, qui se couche !"

Mémoires de Casque d’Or, in Chroniques du Paris apache (1902-1905)

(Source : antoinebrea)

Frantz Fanon
"mais de même qu’un pas entraîne immanquablement le pas suivant, une pensée est la conséquence inévitable de la précédente et dans le cas où une pensée en engendrerait plus d’une autre […], il sera non seulement nécessaire de suivre la première jusqu’à sa conclusion mais aussi de revenir sur ses pas jusqu’à son point d’origine, de manière à reprendre la deuxième de bout en bout, puis la troisième, et ainsi de suite, et si on essayer de se figurer mentalement l’image de ce processus on verrait apparaître un réseau de sentiers, telle la représentation de l’appareil circulatoire humain, […] ou telle une carte, […] de sorte qu’en réalité, ce qu’on fait quand on marche dans une ville, c’est penser, et on pense de telle façon que nos réflexions composent un parcours, parcours qui n’est ni plus ni moins que les pas accomplis, si bien qu’à la fin on pourrait sans risque affirmer avoir voyagé et, même si l’on ne quitte pas sa chambre, il s’agit bien d’un voyage, on pourrait sans risque affirmer avoir été quelque part, même si on ne sait pas où."

— Paul Auster, L’Invention de la solitude

Personne ne reconnaît sa voix enregistrée sur une bande

L’émotion même qui naît dans les villes découle de ce trouble de la reconnaissance. Tout y paraît proche, et en même temps, signale un lointain inaccessible. C’est que l’esprit qui s’est extériorisé peu à peu dans les murs, les panneaux, les enseignes, les événements, le mobilier, les vêtements, s’est en quelque sorte perdu dans l’Autre. Il prend ainsi l’aspect de l’étranger alors même qu’il aurait dû être partout chez lui, dans son salon universel. Où que nous allions dans les villes, nous mettons toujours nos pieds dans les pas des autres, nous rencontrons des lieux et des choses qu’ils ont conçus, fabriqués, édifiés. La sensibilité urbaine est faite de cette capacité à percevoir les signes émis du passé par des auteurs multiples et absents, d’être réceptifs aux marques de nos prédécesseurs. Voilà pourquoi l’homme moderne, face à la croissance des mégalopoles, sait que tout ce qui l’entoure lui parle directement (car, en définitive, ce n’est rien d’autre que ce qu’il est, veut, pense, rêve, imagine, organise, etc.), mais il ne comprend plus en quelle langue. L’agnosie le gagne. Il entend, mais ne comprend plus.

Bruce Bégout, Suburbia

Sur les lignes droites

Ici j’avais fait un chapitre sur les lignes courbes, pour prouver l’excellence des lignes droites…
Une ligne droite ! le sentier où doivent marcher les vrais chrétiens, disent les pères de l’Église.
L’emblème de la droiture morale, dit Cicéron.
La meilleure de toutes les lignes, disent les planteurs de choux.
La ligne la plus courte, dit Archimède, que l’on puisse tirer d’un point à un autre.
Mais un auteur tel que moi, et tel que bien d’autres, n’est pas un géomètre ; et j’ai abandonné la ligne droite.

Lawrence Sterne,
Tristram Shandy, chapitre 240.

Cité par Georges Perec, dans son ouvrage Espèces d’espaces (Galilée, 1974, p. 110).

Les lignes de fuite

« Il se peut qu’écrire soit dans un rapport essentiel avec les lignes de fuite. Ecrire, c’est tracer des lignes de fuite, qui ne sont pas imaginaires, et qu’on est bien forcé de suivre, parce que l’écriture nous y engage, nous y embarque en réalité. »

Gilles Deleuze, Dialogues avec Claire Parnet, 2008.

Mémoire des oubliés, Grégory Chatonsky

Une ville, il marche. La rue. Il lève le visage vers les façades et regarde les fenêtres. Il retrace toutes ces vies et tous ces espaces habités. Les murs sont silencieux. A l’intérieur ça parle, ça se déchaîne, des gestes, aller d’une pièce à une autre, recevoir un ami, manger, regarder la télé. Tous ces moments, les moments de vos vies, le marcheur lui-même n’en a aucune mémoire.

Grégory Chatonsky

(Source : chatonsky.net)

"Tant bien que mal essayant de me justifier. Mais ces explications me jetaient de haut en bas des pages comme dans les rues, et le virage automatique au bout de la ligne m’abattait avec des pans de phrases entiers dans le brouillard."

— Jacques Réda (via marcher-ecrire)

"« La découverte de l’environnement peut se faire en des lieux grandioses ou anodins, même les espaces les plus accoutumés se révèlent parfois inattendus et ouvrent des chemins de sens. Toute marche, même dans le quartier voisin, provoque la surprise, rien n’est jamais donné au marcheur, il va toujours au-devant de lui-même dans l’ignorance de la provision de mémoire qu’il engrange chemin faisant. Le temps d’une connivence sensuelle, marcher c,est habiter l’instant et ne pas voir le monde au-delà de l’heure qui vient.»"

— David Le Breton, Marcher. Éloge des chemins et de la lenteur, Métailié, coll. «Suite» Paris, 2012, p. 27. (via benoitbordeleau)